Une pétition circule à l'heure actuelle sous forme de papier et en version électronique afin de récolter un maximum de signatures plaidant pour la rénovation et l'agrandissement du musée national de la Résistance à Esch-sur-Alzette. L'enjeu de cet appel est étroitement lié au devenir de cette institution et au message qu'elle est censée délivrer aux jeunes générations.
Le 22 juillet 1956, grâce à l'initiative que prit quelques années plus tôt la section eschoise de la «Ligue des prisonniers et déportés politiques» (LPPD), le musée de la Résistance fut inauguré en présence de la grande-duchesse Charlotte. Outre le bâtiment lui-même, constitué d'une grande salle d'exposition et dont la réalisation fut activement soutenue du côté communal, un monument aux morts trône sur le parvis du musée, devant lequel se déroulent aujourd'hui encore des cérémonies de commémoration. Depuis quelques années, un gros chantier entrave l'accès au musée, du fait de la construction – entre-temps achevée – d'un parking souterrain et du réaménagement de la place de la Résistance.
A l'intérieur du musée, un autre chantier bien plus difficile à mettre en mouvement attend le chargé de direction, Frank Schroeder. Ce professeur de dessin, qui a enseigné au lycée des garçons à Esch-sur-Alzette, est détaché depuis 2008 par le ministère de la Culture pour insuffler une vie nouvelle à un bâtiment ayant tendance à tomber dans la décrépitude.
Au moment de prendre ses nouvelles fonctions, Frank Schroeder émit le constat que la salle d'exposition du musée n'avait guère changé depuis ses débuts. Jusque dans les années 1980, la LPPD s'était occupée de l'exposition permanente, constituée d'un assemblage de documents et d'effets personnels, sans véritable chronologie. Il est vrai qu'à l'époque, les concepteurs étaient partis de l'idée que l'expérience de la guerre était encore vive dans l'esprit des habitants et qu'il était inutile de la mettre en perspective.
Avec le temps, il apparut nécessaire de moderniser le concept. En 1984, sur intervention du ministre de la Culture, Robert Krieps, le bâtiment se vit attribuer le qualificatif «national» pour devenir le «Musée national de la Résistance», tandis que la place du Brill prit le nom de «place de la Résistance». Cette nouvelle appellation n'eut toutefois guère d'incidence sur le fonctionnement du musée, dont l'entretien revenait à la commune d'Esch.
Quant au renouvellement de l'exposition, un débat s'enflamma à propos de l'orientation que voulait lui donner une commission d'historiens luxembourgeois, constituée à cet effet. La polémique, aux accents politiques et idéologiques fort prononcés, menaçait de faire capoter l'ensemble du projet. Si le bâtiment reçut très tôt l'étiquette de «musée rouge» en raison de la participation active du milieu syndicaliste ouvrier à sa conception, quarante ans après la fin de la guerre, les différends qui imprégnaient les milieux résistants ne s'étaient pas estompés. La notion de résistance était âprement discutée et les réactions reflétaient de part et d'autre une sensibilité à fleur de peau. Seul un compromis permit d'apaiser les tensions, de sorte qu'en 1987, l'inauguration de la nouvelle exposition se déroula sans incident.
Un nouveau vent
A la fin des années 1990, les activités déclinèrent au sein du musée pour devenir pratiquement inexistantes. Les survivants avaient pris de l'âge et leurs forces déclinaient. Trois volontaires se relayaient pour ouvrir et fermer les portes du musée. Ils parvenaient certes à capter l'attention de leur auditoire à travers leurs témoignages saisissants, mais le matériel exposé était vieillot et dépassé du point de vue pédagogique. Aujourd'hui encore, on peut observer des panneaux vitrés surchargés, sans aucune hiérarchie dans la présentation; ailleurs, des photos jaunies ou des copies de documents d'époque pendent dans le vide, donnant à l'exposition un air vétuste et une impression de délabrement.
La désolation se lit dans le visage de Frank Schroeder: «J'ai honte de montrer de telles choses aux visiteurs». Pourtant, depuis qu'il a pris les rênes du musée, le chargé de direction n'a pas chômé pour rendre les lieux plus attrayants: il a modifié les heures d'ouverture pour les rendre plus compatibles avec la disponibilité du public, réduit l'espace consacré à l'exposition permanente pour pouvoir organiser des expositions temporaires et renoué avec des activités en organisant des conférences ou des soirées de témoignage. Résultat: la fréquentation du musée ne cesse d'augmenter.
Outre la fidélisation du public, le vaillant chargé de direction vise aussi à rendre le contenu plus abordable, en particulier pour les jeunes visiteurs: il n'hésite pas à ouvrir le sujet et à travailler sur la langue. Une exposition temporaire était ainsi consacrée aux graffitis, alors qu'une autre – toujours en cours – s'intéresse à la problématique des Roms. En élargissant la notion de «résistance», il sait qu'il prend des risques: «Mon souci est de porter un message, de transmettre des valeurs, de sensibiliser». «Derrière chaque exposition, on retrouve l'idée des droits de l'Homme», ajoute-t-il.
Une telle approche aurait été encore impensable il y a vingt ans, mais à présent, même les personnes âgées ont pris conscience que les choses ont évolué et qu'il est important de poursuivre les efforts de sensibilisation, explique Frank Schroeder. L'an dernier, près de 3.500 visiteurs ont pénétré dans le musée, un chiffre qui a presque doublé par rapport à 2008. Une grande partie d'entre eux avait moins de cinquante ans, 55% des visiteurs étaient Luxembourgeois et 16% Portugais. Beaucoup n'avaient guère de lien avec ce pan de l'Histoire. Le défi consiste à intéresser un public devenu plus hétérogène, pour qui la guerre n'a pas toujours joué de rôle central dans la saga familiale.
Des infrastructures complètement dépassées
Malgré les efforts méritoires du responsable du musée, les conditions de travail demeurent précaires. Certaines parties du bâtiment sont dans un état lamentable: les fenêtres ne sont plus étanches, l'installation électrique n'a pas changé depuis 1956 et les toilettes sont d'un autre âge. Le matériel multimédia ou audiovisuel est inexistant en raison de l'inadéquation des installations. Faute d'espace, l'aménagement du hall d'accueil ressemble à du bricolage. Quant à la salle d'exposition, pièce maîtresse du musée, elle est devenue trop exiguë depuis l'installation de cimaises reposant sur des panneaux amovibles. Lorsqu'un groupe se présente avec trente élèves, il faut le scinder en deux sans quoi il est impossible de donner des explications audibles.
Dans leur accord de coalition de 2009, les deux partis gouvernementaux ont pourtant inclu le projet de rénovation du musée. Quant à l'accord de coalition communal signé l'an dernier à Esch-sur-Alzette, il s'y réfère aussi. Mais depuis deux ans, la somme que le gouvernement avait prévue dans le budget de l'Etat a disparu. De plus, les relations compliquées que le ministère de la Culture entretient avec les édiles en charge de la culture à la commune d'Esch rendent aléatoire toute perspective de solution.
Lasse de voir ce dossier traîner, au risque d'être définitivement enterré, l'association «Frënn vum Resistenzmusée», créée en 2010 et que préside l'ancien député et échevin André Hoffmann, a lancé une pétition «en faveur du renouvellement et agrandissement» du musée. Celle-ci stipule que le musée «doit contribuer à l'éducation démocratique de notre jeunesse comme à l'intégration de nos concitoyens immigrés – par la connaissance de notre passé».
Frank Schroeder n'en démord pas: « L'enjeu de la mémoire est au cœur de ce projet. L'Histoire a énormément imprégné le Luxembourg et son identité serait différente si elle ne s'était pas déroulée ainsi. Il y aussi le volet éducatif, en particulier l'éducation à la citoyenneté: ce musée est un lieu approprié pour la mettre en pratique!»
Text: Laurent Moyse
Photos: Musée de la résistance